Tant que vous utiliserez les plantes, elles ne vous apprendront rien

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Vous savez sans doute beaucoup de choses sur les plantes. Vous savez que la camomille apaise, que l'ortie reminéralise, que la lavande aide au sommeil.

Vous avez peut-être une application qui identifie une feuille en quelques secondes, un livre de tisanes dans la cuisine, un pot d'aloe vera sur le rebord de la fenêtre. En effet, nous n'avons jamais eu autant d'information disponible sur le monde végétal et pourtant tout ce savoir, aussi précis soit-il, peut très bien ne rien vous apprendre du tout.

Car il existe deux manières d'aborder une plante : on peut l’utiliser ou on peut la rencontrer. La première remplit des étagères. La seconde change un regard, et parfois une vie. C'est cette différence que je veux explorer ici, en m'appuyant sur ce que j'observe depuis des années chez mes élèves, et sur une lignée de témoins plus anciens qu'on ne le croit.


Le savoir d'inventaire


Notre époque excelle dans un certain type de connaissance des plantes : celle qui décrit, classe, mesure et range. Une fiche par plante, une liste de propriétés par fiche, un principe actif par propriété. J'appelle cela le savoir d'inventaire. Il est utile, il est respectable, et je m'en sers moi-même. Un inventaire bien tenu évite des erreurs graves, et personne ne devrait manipuler des plantes sans lui.

Mais observez ce que ce savoir fait de la plante : il en fait un objet. Un réservoir de molécules, un outil de bien-être, un ingrédient. La question qu'on lui pose est toujours la même : à quoi sers-tu ?  Et la plante, réduite à ses usages, répond ce qu'on attend d'elle. La camomille apaise. Dossier suivant.

Le paradoxe, c'est que cette abondance de fiches s'accompagne d'un appauvrissement de la relation. Nos arrière-grands-parents ne connaissaient pas les principes actifs des plantes ; ils vivaient pourtant avec elles, au seuil des maisons, dans la répétition des saisons, dans les rites des naissances et des deuils. Nous avons gagné l'inventaire et perdu la fréquentation. Et quelque chose, dans cette perte, résiste à toutes les fiches du monde : une plante qu'on ne fait qu'utiliser reste muette. Elle rend des services. Elle n'enseigne rien.

Que manque-t-il, alors ? Un déplacement minuscule et considérable à la fois : cesser un instant de demander à quoi sers-tu pour demander qui es-tu ? et qu'est-ce que ta manière d'exister me montre de la mienne ? Ce déplacement porte un nom simple : c’est une rencontre.


Le soir où Benjamin a cessé de chercher


Je veux vous raconter ce que ce déplacement produit quand il a lieu. Benjamin est un de mes élèves. La trentaine, un cabinet de thérapeute en train d'ouvrir, une discipline rigoureuse : yoga chaque matin, calendrier lunaire consulté avant toute date importante. Quand il entre dans la formation « De la plante à l’élixir » - une année à accompagner une seule plante mois après mois, jusqu'à en tirer son élixir -  il aborde l'exercice comme il aborde tout : en homme volontaire, décidé à bien faire.

Et pendant des semaines, rien ne vient. Il cherche sa plante, il guette une réponse, et plus il guette, moins elle vient. Un jour, de guerre lasse, il arrête de forcer et reste simplement attentif, au milieu de son quotidien.

C'est à l'instant où il desserre la pression que la plante se présente à lui. L'aloe vera. Et Benjamin découvre, stupéfait, qu'elle était déjà partout autour de lui : dans son gel douche, dans son liquide vaisselle et jusque dans le local où il s'apprêtait à recevoir ses premiers patients, qui portait déjà, littéralement, le nom de « maison de l'aloe vera ». Il était passé mille fois devant sans la regarder.

La suite de l'année déjoue tous ses plans. Il avait fixé sa cueillette à la prochaine lune nouvelle ; une certitude le saisit un soir, au sommet d'un oppidum, sans aucun outil sur lui : c'est ce soir qu'il faut prélever la plante. Il s'exécute, maladroitement, et comprend en rentrant que ce soir-là était le jour anniversaire de son grand-père, disparu l'année précédente. Des mois plus tard, en ouvrant le bocal où l'aloe a macéré, ce sont ses étés d'enfance qui remontent à sa conscience :  des moments simples, dehors, un grand-père encore proche.

Voyez ce que la plante fait ici et surtout ce qu'elle ne fait pas. Benjamin était venu chercher une confirmation de sa méthode ; l'aloe, plante du désert qui garde sa propre eau et soigne de ses propres réserves, lui a montré autre chose : que sa discipline servait à forcer, quand elle pouvait servir à veiller. À la fin de l'année, Benjamin a ouvert son cabinet. Sa rigueur est intacte. C'est ce qu'elle sert qui a changé.

L'aloe vera n'a rien ajouté à Benjamin. Elle lui a rendu ce qui était déjà là — une eau plus ancienne, une confiance, une manière d'habiter le temps. C'est cela, une rencontre végétale : la plante devient un partenaire de pensée. Elle ne répond pas à nos questions ; elle les déplace, et nous oblige à les habiter autrement.

L'histoire complète de Benjamin et de son aloe vera est à lire sur le site.


Une tradition du regard


On pourrait m'objecter que tout cela relève de la projection, qu’un homme en transition de vie aurait trouvé les mêmes leçons dans un galet ou une plume. L'objection est sérieuse, et je la prends au sérieux. Voici pourquoi elle ne tient pas la distance : ce type de rencontre est documenté, avec une constance troublante, chez des esprits que personne ne soupçonnera de complaisance, et à des siècles d'écart.

Palerme, 17 avril 1787. Goethe se promène dans un jardin public, au milieu de plantes qu'il n'a jamais vues qu'en pot ou en serre et qui poussent ici librement. Devant cette profusion lui vient l'intuition qui orientera toute sa recherche : et si toutes les plantes étaient les métamorphoses d'une même forme originelle, sa fameuse Urpflanze ? [1] Retenez le décor : cette idée ne lui vient pas à sa table de travail. Elle lui vient d'une contemplation prolongée du vivant. Goethe regarde des plantes, et ce sont les plantes qui lui apprennent à voir une loi derrière la diversité.

Quelques années plus tôt, un autre homme, au soir de sa vie, a déserté les querelles qui l'ont épuisé pour partir aux champs avec une boîte d'herborisation. Rousseau consacre ses dernières années à la botanique ; il en fait même un cours par lettres pour la fille de Madame Delessert [2] et il est très clair sur ce qu'il y cherche : herboriser le rend à lui-même, le réconcilie avec un monde qui l'a blessé. La botanique devient chez lui une manière d'habiter le monde, quand la société ne le lui permettait plus [3].

Remontons encore le temps. Au XIIᵉ siècle, Hildegarde de Bingen contemple dans le végétal ce qu'elle nomme viriditas — la verdeur, cette force verte qui traverse toute chose vivante et dont chaque plante est une expression particulière [4]. Au XVIᵉ, Paracelse enseigne que le monde est un livre, et que le médecin digne de ce nom apprend en en parcourant les pages, c’est-à-dire les montagnes, les saisons, les plantes,  plutôt qu'en compilant celles des bibliothèques [5].

Un poète, un philosophe, une abbesse, un médecin. Quatre langages, quatre siècles, quatre tempéraments que tout sépare. Et une même bascule, chaque fois : un moment où l'être humain cesse de se servir du vivant et commence à se laisser instruire par lui. J'appelle cela la tradition du regard. Elle ne figure dans aucun cursus, elle n'a ni chaire ni manuel, et elle traverse pourtant notre histoire avec une obstination remarquable. Ce que vous avez peut-être vécu un jour devant un arbre, sans oser le formuler, des esprits parmi les plus rigoureux de leur temps l'ont vécu avant vous et en ont fait le cœur de leur œuvre.


La grammaire de la rencontre


Reste la question qui fâche, et je préfère la poser moi-même : si la plante « enseigne », est-ce à dire qu'elle nous envoie des messages ? C'est l'idée qui domine aujourd'hui une bonne partie de la spiritualité végétale, et je veux la rectifier, parce qu'elle abîme précisément ce qu'elle prétend honorer. Une plante n'est pas un oracle. Attendre d'elle des messages, c'est encore la traiter en distributeur, distributeur de réponses cette fois, au lieu de molécules. Le savoir d'inventaire à peine déguisé.

Ce qui se passe dans une rencontre est à la fois plus sobre et plus profond. Reprenez l'histoire de Benjamin. L'aloe garde sa propre eau et soigne de ses réserves ; Benjamin apprend à tenir sa discipline sans guetter la récompense, à puiser dans ce qu'il garde plutôt qu'à courir après ce qui manque. La plante ne lui a rien dit. Mais sa manière d'exister : concentrer, conserver, tenir en milieu aride,  est entrée en résonance avec ce que cet homme avait à traverser. Le motif de la plante a éclairé le motif de la vie.

Or ces motifs se répètent. Depuis des siècles, ceux qui fréquentent les plantes avec attention observent les mêmes analogies revenir, entre telle plante et telle saison, tel métal, tel astre, tel tempérament, tel moment d'une existence. Ces régularités, patiemment consignées, recoupées, transmises, forment ce que la tradition nomme l'art des correspondances. C'est la grammaire de la rencontre : ce qui permet de lire l'expérience au lieu de seulement la subir, et de comprendre pourquoi une même plante accompagne différemment deux personnes différentes.

Je tiens à cette image de grammaire, parce qu'elle dit l'exigence autant que la beauté. Une grammaire s'apprend. Elle se vérifie dans l'usage. Elle distingue une lecture juste d'un contresens. L'art des correspondances est tout sauf une rêverie où chacun projette ce qu'il veut : c'est une discipline du regard, avec ses règles, ses recoupements et ses siècles de terrain, celle-là même que Paracelse appelait lire le Livre de la Nature. Entre le rationalisme qui ne voit dans la plante qu'un sac de molécules et l'occultisme qui en fait une boule de cristal, il existe une voie médiane, cohérente et incarnée. C'est elle que j'enseigne, et c'est elle que cette lignée de regardeurs pratique depuis toujours.


Faire de sa vie un Grand Œuvre


Il faut dire un dernier mot du cadre où Benjamin a vécu son année, parce qu'il éclaire tout le reste : c'était une formation d'alchimie végétale. L'alchimie traîne une réputation de coffre-fort ésotérique ; son intuition centrale tient pourtant en une phrase, et elle est d'une actualité déconcertante. Ce que tu transformes te transforme. L'opérateur qui accompagne une matière à travers ses dissolutions, ses purifications et ses recompositions traverse lui-même ces étapes. La transformation de la plante accompagne la transformation de la personne et Benjamin ne dirait pas autre chose.

Prenez cette intuition au sérieux, et voyez où elle mène. Si accompagner la lente transformation d'une plante peut transformer un regard, alors chaque expérience vécue avec attention devient une matière à travailler, autrement dit, un fragment de l'œuvre. Les alchimistes appelaient Grand Œuvre l'accomplissement de leur art. J'aime déplacer légèrement l'expression : il s'agit de faire de sa vie un Grand Œuvre. De traiter son existence non comme une suite d’objectifs à atteindre, mais comme un chemin de connaissance, où le monde vivant tient le rôle de maître d'atelier.

C'est le renversement final, et vous voyez maintenant pourquoi le savoir d'inventaire, seul, ne pouvait pas suffire : il laisse le connaisseur intact. On peut mémoriser mille fiches sans qu'aucune ne vous demande de changer. Une rencontre, elle, ne laisse pas indemne, c'est même à cela qu'on la reconnaît. « C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante », dit le renard au Petit Prince[6]. Le temps passé avec une plante, l'attention qu'on lui accorde, les attentes qu'elle déjoue : voilà le véritable laboratoire. Il tient dans un bocal, un jardin, un rebord de fenêtre.


Une invitation, pour commencer


Tout ceci peut se vérifier, et modestement. Voici une expérience qui ne prend que cinq minutes, aucun matériel, aucune connaissance préalable.

Cette semaine, choisissez une plante que vous croisez souvent. Celle du rond-point, du balcon voisin, du chemin que vous prenez chaque jour. N'allez pas chercher sa fiche. N'essayez pas de l'interpréter. Observez simplement dans quelles circonstances elle attire votre attention : à quel moment de la journée, dans quel état d'esprit, à côté de quelle pensée. Notez-le si vous voulez, en une ligne.

Il ne se passera peut-être rien. Il se passera peut-être ce qui est arrivé à Benjamin devant son local, à Goethe dans le jardin de Palerme, à Rousseau sur ses chemins : le moment discret où une plante cesse d'être un objet du décor et où quelque chose commence.


Si ce texte a déplacé quelque chose dans votre regard, il est le premier pas d'un chemin.

Chaque mois, j'envoie à mes lecteurs une histoire de rencontre entre une plante et une vie — élèves d'aujourd'hui, figures d'hier — et ce qu'elle révèle des grandes lois qui relient le monde vivant.

[1]: J. W. von Goethe, Voyage en Italie, entrée du 17 avril 1787 (jardin public de Palerme). L'intuition de la « plante originelle » (Urpflanze) nourrira La Métamorphose des plantes (1790).

[2]: J.-J. Rousseau, Lettres élémentaires sur la botanique à Madame Delessert, 1771-1773.

[3]: J.-J. Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, Septième promenade.

[4]: Hildegarde de Bingen développe la notion de viriditas dans l'ensemble de son œuvre, notamment Physica et ses écrits visionnaires.

[5]: Paracelse, notamment dans le Labyrinthus medicorum errantium : la nature comme livre que le médecin doit apprendre à lire.

[6]: A. de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, chapitre XXI.